C’est une zone industrielle où les avenues se croisent à angle droit, avec de maigres pelouses entre les vastes parkings. Dans un coin de la zone industrielle, il y a un parallélépipède  de béton. Qui ressemble à des centaines d'autres presque identiques. Dans ce bâtiment à la couleur indéfinissable, des successions de bureaux, d’une désespérante rationalité et terriblement tristes. Il sourd de l’ensemble une profonde sensation de malaise, d’individualisme et de solitude, malgré que chaque bureau fût collectif et occupé par trois, quatre ou cinq employés. Seuls les cadres dirigeants ont droit à un bureau solitaire. Mais même dans les bureaux collectifs, l’impression d’isolement prévaut. Chacun a le regard rivé à son écran qui agit comme un paravent entre soi et le monde extérieur.  Dès qu’on s’installe à son bureau, une fois que l’on a échangé les salutations d’usage et que l’on a allumé son ordinateur, on sent peser sur ses épaules cette chape de plomb, cet écrasement affectif. La journée devient un morne ruban vide et la plupart des contacts humains se font par mèl interposé. On est chaque fois repris par cette terrible sensation d’être totalement inutile, de ne servir à rien de précis. Quand on a terminé quelque chose, on ne sait jamais si ce que l’on a fait a contenté quelqu’un, si les « supérieurs » plus fantasmés que réels sont contents de votre boulot. C’est une lente dépersonnalisation où, au fil du temps, l’on se dépouille de son humanité. Peu à peu, on perd le sentiment d’exister. Lorsqu’on sort de là, le soir, on ne goûte même plus la liberté. On ne goûte plus rien comme si le néant nous avait peu à peu grignoté. On marche légèrement voûté comme si l’on ramenait un peu de ce poids-là chez nous, le soir, dans nos petites cases de privilégiés vivant dans l’un des pays les plus riches du monde. Et l’on est réellement fatigué d’être resté assis sur une chaise toute la journée dans cette terrible pesanteur. Et l’on va se coucher parce qu’il y a cette fatigue et parce qu’on n’a pas envie de grand-chose d’autre.

C’est dans un endroit comme ça que je travaille en ce moment.