18 avril 2007
Les facteurs nocturnes
J’étais étonné par cette ruine chaque fois que je passais sur ce chemin en vélo. Une maison en meulière, pas laide du tout, dont la toiture était à demi effondrée, les murs lézardés, bouffés par le lierre, le jardin envahi de ronces et d’orties. Il n’y avait plus un seul carreau intact aux fenêtres qui battaient au moindre souffle de vent… Pourquoi une aussi belle maison avait-elle été laissée ainsi à l’abandon ? Aussi, un jour où je m’arrêtais dans le petit bistrot du village le plus proche pour boire un café, je me décidai à poser la question :
— Savez-vous pourquoi la maison du chemin de V. est abandonnée ? Un problème d’héritage ? Personne n’a jamais essayé de la racheter ?
C’était d’autant plus étonnant que les maisons de ce genre étaient très recherchées dans la région que la spéculation immobilière commençait à gagner aussi…
La femme, derrière le comptoir, leva le nez et me regarda d’un drôle d’air, avant de répondre :
— On voit bien que vous n’êtes pas d’ici…
— Mais pourquoi donc ?
— Les gens par ici racontent des choses…
— Quel genre de choses ?
Elle ne répondit pas tout de suite. Elle replongea la tête dans son évier pour continuer sa vaisselle d’un air ennuyé. Je ne savais trop quelle attitude adopter et finalement, je me décidai à partir, me disant que je lui en reparlerais une autre fois, lorsqu’elle lâcha brutalement :
— Les facteurs nocturnes… Vous avez jamais entendu parler des facteurs nocturnes ?
— Ben, non, pas du tout…
— Les facteurs nocturnes sont des messagers de mort ; ils ne passent que la nuit, lorsque les gens dorment et vous ne les verrez jamais déposer une lettre dans votre boîte. Par contre, le matin, lorsque vous lisez la lettre qu’ils vous ont apportée, vous apprenez la mort de quelqu’un. Vous recevez la lettre et, vous pouvez en être sûr, dans les deux jours la personne mentionnée sur le courrier meurt pour de bon…
— Mais, pourquoi cette maison en particulier ?
— On ne sait pas, mais il paraît que certaines maisons les attirent. Pourquoi celle-là plus qu’une autre ? Va savoir… Mais, ce qui est sûr, c’est que pour le propriétaire de la maison en question, c’est insupportable. En quelques mois, il devient fou. Tenez, le dernier propriétaire, on l’a découvert pendu à la grande poutre de la remise. Et, par terre, à côté de la boîte à lettres, qu’est-ce qu’on a trouvé à votre avis ?
— Une lettre annonçant sa propre mort ?
— Eh bien voilà ! C’est comme ça que ça se passe à chaque fois dans les maisons que les facteurs nocturnes visitent. Dieu me préserve qu’ils s’intéressent un jour à la mienne !
Texte écrit pour les Impromptus littéraires...










