Voici un nouvel extrait de mon prochain roman, qui va, je pense, s'appeler "La loi du travail"...

 

Les débuts à Vals Les Bains ne furent pas des plus faciles non plus. Jean Méjean, avait certes beaucoup de prestance mais il occupait une position professionnelle très précaire sinon inexistante. Ses parents tenaient une charcuterie à Vals, Faubourg d'Antraigues, et il était censé les aider, pas dans la boutique, mais s'occuper des livraisons, des relations avec les clients, les restaurants... En fait, il passait le plus clair de son temps au tennis-club de Vals. Très détaché des contingences matérielles de ce bas-monde il n'avait occupé jusque là qu'une petite chambre sans confort à l'arrière de la charcuterie. Et c'était dans cette chambre sans commodité qu'il avait fallu s'installer avec un gamin de deux ans. Qu'importe ! Ma mère avait trouvé le grand amour ! au début, les événements lui étaient apparus sous un jour plutôt romantique et il soufflait un air de si grande liberté dans cette chambre minable, dans cette arrière-cour de charcuterie ! Un décor quotidien qui, pourtant, ne tarderait pas à lui paraître trop étroit, puis misérable et sordide...

 

Mes souvenirs de ces premiers temps à Vals Les Bains sont très confus, voire inexistants. Ils procèdent pour une bonne part de ce que ma mère m'a raconté par la suite. Néanmoins, un souvenir, le premier vraiment inscrit en moi, est celui de mon premier essai d'école. L'école maternelle. Prime souvenir lié à une formidable angoisse... Ce n'était pas l'école maternelle que j’allais fréquenter par la suite. Non, c'était l'école des sœurs, l'école privée, dans une avenue sombre bordée de platanes... Je n'y suis pas resté longtemps, quelques jours tout au plus. J'avais eu la sensation très nette d'y être abandonné. Chaque fois que l'on me déposait dans cet endroit sinistre, je devais me figurer qu'on ne viendrait plus jamais me chercher. Combien de temps après être arrivé à Vals avait-on tenté de me mettre dans cette école ? Je ne saurais le dire...

 

Pour retrouver d'autres souvenirs d'école maternelle, il me faut attendre la classe de Madame Désormeaux, à l'école maternelle d'en haut, l'école publique cette fois. Une petite cour asphaltée, des soirs gris qui sentaient le café fraîchement torréfié, et la mélancolie. Cette école, elle était de l'autre côté de la rivière, la Volane, dans une rue qui montait assez sec. Il y avait des garages à coté, toute une série de garages alignés, et Jean Méjean, mon nouveau père adoptif, y garait sa voiture, une Peugeot 403, dont il était très fier. Dans cette école, j'avais bien voulu rester. Madame Désormeaux était gentille avec moi et je ne m'y sentais pas trop mal, si l'on excepte les autres gosses qui me tourmentaient souvent pendant les récréations que je trouvais toujours trop longues. C'était lui, mon père adoptif, qui m'emmenait à l'école ; ma mère ne pouvait pas car elle travaillait au lycée d'Aubenas comme surveillante. Les six kilomètres qui séparaient Aubenas de Vals, elle les parcourait avec le car qui partait de la place Gallimard. C’étaient les cars Ginoux et un panonceau informait le voyageur qu'il était interdit de parler au chauffeur... Cet arrêt des cars, il était à deux pas de la charcuterie de la Mémé, c'était pratique.

 

Entre temps, ils avaient dû déménager, ou plutôt emménager, car dans la petite chambre à l'arrière de la charcuterie, il n'y avait rien, ou presque. Ils avaient loué un appartement au dessus de la charcuterie et Jean Méjean l'avait fait entièrement refaire par des peintres professionnels, mais il n'avait lui même pas fait le moindre travail, alors qu'il n'avait quasiment aucune occupation professionnelle... Que faisait-il de ses journées ? Le soir, quand je rentrais de l'école, c'était la Mémé qui s’occupait de moi : c'était ainsi que j'avais pris l’habitude d'appeler la mère de mon père adoptif. Elle m'aimait bien et moi aussi, je l'aimais bien. C'était une femme avec le cœur sur la main, comme on dit. Chaque fois que cet expression me vient à l'esprit, je songe à cette personne, certes un peu rustre, un peu bourrue, mais tellement bonne... Quand je rentrais de l'école, elle me servait un bol de lait dans la salle commune, pièce qui servait un peu à tout comme dans les fermes autrefois, et qui communiquait avec la boutique. De temps en temps, quand le tintement de la clochette à la porte d'entrée de la charcuterie se faisait entendre, elle me laissait un moment pour aller servir la cliente qui venait faire ses emplettes. Une fois mon goûter avalé, je la rejoignais dans la boutique et je m'installais derrière la grosse balance Testud ou alors je partais jouer dans la petite cour à l'arrière, à laquelle on accédait en traversant leur chambre à coucher qui donnait sur la salle commune.

 

Les premiers temps où ma mère avait trouvé le changement romantique ne durèrent guère et un an ou deux après notre arrivée en Ardèche, cette époque de concorde était bien loin derrière nous ; le grand amour sans nuage du début n’était déjà plus qu'un souvenir. Je me souviens que dans le petit appartement au dessus de la charcuterie, les disputes étaient fréquentes. Elles tournaient toujours autour du travail et de l'argent, corollaire du premier. Ma mère reprochait à Jean Méjean de ne pas avoir de vrai travail et donc de ne pas rapporter grand chose comme revenu à la maison. Tenir le ménage avec son seul salaire n'était sans doute pas chose aisée... Le travail, j'en entendais parler à chaque dispute, à chaque tension. Le travail, c'était ce que mon père adoptif ne pratiquait pas assez assidûment, visiblement, et c’était ce que je parvenais à accomplir sans trop de peine, à l'école, car on me disait souvent que je travaillais bien... On employait le même mot mais il ne devait pas s'agir de la même chose car de mon côté, même si je travaillais bien, je ne rapportais pas d'argent à la maison... Mais on me disait toujours : « Travaille bien à l'école et, comme ça, tu auras plus tard un bon métier ! » J'en déduisis qu'avoir un bon métier permettait sans doute de rapporter beaucoup d'argent, de faire du bon travail... Moi, plus tard, il faudrait que j'ai un bon métier, comme ça il n'y aurait pas d'aussi vilaines disputes avec ma femme...

 

Mais, le plus souvent j'étais chez la Mémé ; finalement, l'appartement de mes parents, je n'y étais guère. Ma mère était peu présente : elle travaillait au lycée d'Aubenas et elle rentrait tard, peu disponible, souvent sur les nerfs. De simple surveillante, elle était devenue surveillante générale au lycée, ce qui était l'équivalent à l'époque du conseiller principal d'éducation aujourd'hui, et c'était un travail apparemment très prenant... Ce travail la passionnait, disait-elle, mais il avait l'air de beaucoup l'inquiéter aussi. Avec mes mots et mes concepts d'enfant, je n'aurais pas parlé d'un manque certain de sérénité mais je le ressentais très profondément, son stress, quand elle revenait d'Aubenas. D'autant que son poste, chaque année, était précaire : en effet, elle n'était pas titulaire de l'éducation nationale, juste auxiliaire... Aujourd'hui, on dirait vacataire. Pour qu'elle devienne titulaire, il lui fallait passer un concours... Mais pour passer ce concours, il fallait être titulaire d'un diplôme universitaire et elle n'avait que le bac. Alors elle s'était inscrite à la fac de Montpellier pour passer ce qu'on appelait, en ce temps là, propédeutique... Il y avait une partie importante du cursus par correspondance et elle n'était pas contrainte d'aller à Montpellier tous les quatre matins, mais cette obligation d'obtenir propédeutique, ajoutée à son travail de surveillante générale, la rendait encore moins disponible pour moi et augmentait, s'il en était besoin, son stress de façon notoire.

 

De temps en temps, aussi, j'allais chez la Tata, la sœur de la Mémé, qui était couturière et qui habitait aussi dans la même maison, au dessus de la charcuterie. Elle me donnait des « pataris » pour jouer : c'était ainsi qu'elle appelait ses chutes de tissu ; dans ce fameux tiroir qui leur était réservé, il y en avait de toutes les couleurs et de toutes les textures, et j'adorais y fouiller dedans... Je passais des heures à la regarder piquer sur sa machine à coudre qui ferait aujourd’hui le bonheur d'un antiquaire. Je me disais que ce devait être un bon métier, ça, couturière, mais est-ce que j'aurais le droit, moi, de choisir un tel métier, comme j'étais un garçon ?

 

Autant la Mémé était fortement charpentée et d'allure campagnarde, autant sa sœur était petite, fine et gracile. Quand je l'ai connue, c'était déjà une petite vieille, avec une tête de petite pomme ridée, soignée, à l'accent distingué et à l'allure citadine. Elle avait vécu de nombreuses années à Lyon. Je ne pense pas avoir jamais revu deux sœurs aussi différentes. Mais, de cœur, elles se ressemblaient beaucoup et je me sentais aussi bien avec l'une qu'avec l'autre. C'étaient deux univers parallèles et radicalement dissemblables, et pourtant deux endroits où je trouvais la chaleur, où j'avais l'impression d'être aimé pour ce que j'étais.

 

La Tata fut une des premières du quartier à avoir la télévision. Nous allions souvent passer la soirée chez elle pour assister aux émissions de l'ORTF. Une télévision, à l'époque, même si elle n'était qu'en noir et blanc, c'était une formidable attraction, une véritable curiosité. L'assistance devant le petit écran était assez souvent nombreuse, du fait que la Tata faisait profiter, de temps en temps, les voisins de la manne télévisuelle qui était encore toute nouvelle pour nous. L'un de ces soirs, je vis un film qu'on n'aurait sans doute pas dû me laisser regarder : il s'agissait de « La bête à cinq doigts » et je fis de terribles cauchemars plusieurs nuits de suite à cause de ce film qui racontait l'histoire d'une main qui se promenait toute seule !

 

A propos de cauchemars, je me souviens parfaitement d'un autre que je dus faire pour la première fois, à peu de choses près, à la même période, et qui revint très longtemps me hanter : nous étions, la Tata et moi, dans sa petite cuisine, à l'arrière de la pièce principale où se trouvait sa machine à coudre, et elle était en train de faire cuire quelque chose à la poêle, debout devant le fourneau à charbon. La pièce principale était plongée dans l'obscurité et je quittai un moment la cuisine pour aller chercher quelque chose près de la machine à coudre et là, dans la pénombre, au beau milieu de cette pièce, trônait une vieille femme, hideuse, assise dans un grand fauteuil, immobile, les yeux fixés sur moi. Je tournai les talons, effrayé, et j'allai chercher la Tata. Mais quand la Tata revint avec moi, il n'y avait plus personne dans la pièce, tout était parfaitement normal. Ensuite, le même manège se reproduisait plusieurs fois : chaque fois que je revenais seul dans la pièce, la vieille était là, à m'attendre, terrifiante, ses yeux méchants et brillant dans l'obscurité braqués sur moi. Bien entendu, chaque fois que je ramenais la Tata pour lui faire constater l'étrange et terrible phénomène, la vieille femme avait disparu ! Du coup, je me réveillais souvent la nuit en hurlant, terrifié. J'étais un enfant qui « donnait du souci » comme disait ma mère. Comme tous les gosses, se plaisait à répéter mon père adoptif d'un ton blasé et revenu de tout. Non content de réveiller tout mon monde la nuit, je ne poussais pas comme j'aurais dû. J'étais un enfant malingre, chétif, toujours malade. Ma mère m'emmenait voir les meilleurs spécialistes, jusqu'à Montpellier, sans résultat. Tous les fortifiants du monde n'y pouvaient rien, comme avait dit mon père dans la lettre qu'il avait laissée avant de se suicider. Un jour, l'un de ces « spécialistes », un grand « ponte » avait dit ma mère d'un air admiratif et plein de déférence, avait ordonné que j’absorbe du sang de viande rouge à peine cuite, et l'on me forçait à boire de petits verres de cette immonde liqueur. Je détestais ça, et ça m’écœurait au plus haut point. La Mémé avait beau dire qu'il fallait me laisser pousser à mon rythme et qu'il n'y avait pas péril en la demeure, que je n'étais pas plus malade qu'un autre gamin, il n'y avait rien à faire : ma mère ne se lassait pas d'observer avec angoisse mes côtes saillantes sous ma frêle poitrine et se rongeait les sangs, et dépensait tout le temps qu'elle avait à me consacrer à m'emmener en consultation à droite à gauche. Quand j'ai eu mes propres enfants et que je revoyais ma mère, elle me disait tout le temps :

« — Quelle chance tu as d'avoir des enfants qui poussent tout seuls, sans problème ! Si j'avais pu, moi, avoir cette chance, si seulement j'avais pu avoir ces soucis en moins ! J'en avais déjà tellement ! »

La plupart du temps, je ne répondais rien mais je me disais en moi-même :

« — Ma pauvre Maman, les soucis, c'était surtout toi qui te les fabriquais de toutes pièces, et quand il n'y en avait plus, il fallait absolument que tu t'en inventes d'autres ! »

 

 

A la fin de la dernière année de maternelle, je savais lire couramment. Aussi, quelques jours après la rentrée à la « grande école », l'instituteur décida que je n'avais plus rien à apprendre dans cette classe et me fit passer directement dans la classe supérieure. C'est à ce moment-là que les ennuis avec mes condisciples commencèrent. J'avais certes les possibilités intellectuelles pour suivre au cours élémentaire, mais je n'avais pas la taille et la maturité requises pour me faire accepter par les autres. Déjà que ma constitution était plutôt fragile pour mon âge... J'étais le bébé qu'on pouvait trop facilement faire pleurer et c'était un régal pour certains ; les enfants dans une cour de récréation sont comme des loups dans une meute : il y a les prétendants à la domination qui veulent faire étalage de leur force, écarter les autres de leur chemin et toute faiblesse est bonne à exploiter pour se faire valoir. Les railleries, les quolibets, les menaces de coups et la bêtise à affronter tous les jours dans cette cour sous les tilleuls n’appelaient la plupart du temps aucune réaction de la part des maîtres qui faisaient les cent pas dans la cour livrée aux hordes hurlantes, qui ne comprenaient rien ou se désintéressaient totalement des souffrances que pouvaient endurer certains enfants. Pour eux, tout cela n'étaient que des jeux de gamins sans conséquence, des gamins qui devaient bien défouler leur agressivité à ce moment-là puisque c'était prévu ainsi pour que la classe fût calme aux heures d'étude. Mais, pour moi, c'était une angoisse perpétuelle de me retrouver pris à partie dans un coin retiré de la cour, de recevoir quelque mauvais coup dès que le maître aurait le dos tourné ou qu'il serait absorbé par une discussion avec l'un de ses collègues, tout en sachant que ce serait bien inutile d'aller me plaindre à lui ensuite en espérant une quelconque réparation ou une quelconque protection. Ce ne pouvait qu'être pire après :

« — Le sale petit rapporteur, on va lui faire payer cher !

 — Arrête...

 — J'ai pas des arrêtes, j'ai des os ! »

Aussi, je devins de plus en plus solitaire, de plus en plus renfermé. J'étais bien loin d'être un petit garçon turbulent, ce qui faisait dire à mon entourage :

« — Qu'est-ce qu'il est raisonnable pour son âge ! »

 

Tout le monde me connaissait sous le nom de Méjean. Je devais d'ailleurs être persuadé moi aussi, à cette époque-là, que je m'appelais ainsi. Ma mère avait eu la volonté affirmée de faire table rase du passé et j'étais vraiment devenu le fils de Jean Méjean. Rien n'était officialisé à l'état-civil, bien entendu, mais, à cette époque-là, on ne s'embarrassait pas de ces menus détails... Pour les instituteurs, pour le directeur de l'école, pour tout le monde, j'étais le petit Méjean...

 

Mais pourtant, quasiment à toutes les vacances scolaires, je retournais chez mes grand-parents Bonneton, mes grand-parents maternels, à Alès. Jean Méjean aimait bien les enfants, mais surtout quand ils dormaient, comme il disait souvent en plaisantant. Plaisanterie à part, la perspective de m'avoir dans les jambes pendant les vacances scolaires ne l'enchantait guère. Il préférait de beaucoup à ces moments-là avoir sa femme pour lui tout seul. Il sut vaincre ainsi les préventions de ma mère qui ne savait trop si elle devait voir d'un bon œil un rapprochement avec des parents qu'elle avait tant voulu fuir, mon retour à un monde dont elle aurait souhaité me couper à tout jamais. Pour ce faire, il passa allègrement sur le fait qu’il était cordialement détesté à Alès, qu'on le considérait comme un bon à rien, un fainéant, un jouisseur, indigne de leur fille... Pour lui, la fin justifiait les moyens et il se fichait sans doute éperdument de l'opinion de mes grand-parents.

 

Je retrouvais donc régulièrement le cadre de l'avenue Victor Hugo, bordée de grands platanes, le garage, l'appartement en face où j'avais vécu le début de ma vie... Je passais beaucoup de temps dans le garage à observer mon grand-père en train de démonter les moteurs, jouant même à l'apprenti en lui passant des outils et il paraît que je n'avais pas mon pareil pour dénicher la bonne clé, celle dont justement il allait avoir besoin. Le soir, il disait à ma grand-mère,plein de fierté :

« — Il n'y a pas besoin de lui expliquer deux fois, tu sais ! Il comprend vite, ton petit fils, souvent même plus vite que l'apprenti ! »

Car il travaillait toujours avec un apprenti qu'il gardait un an ou deux, le temps de lui apprendre le métier. Le plus curieux, c'est que malgré ces débuts prometteurs, une fois adulte, je n'ai jamais rien compris à un moteur, et il n'y a rien qui me déroute autant que la mécanique. Au début de ma carrière de conducteur, lorsque j'ouvrais le capot de mes premières voitures, je me trouvais aussi emprunté qu'une poule devant un parapluie ! Et cela n'a guère évolué depuis...

 

Je passais aussi beaucoup de temps dans la cour derrière le garage. Il y avait là une tonnelle avec une grande volière que mon grand-père avait construite et qu'il peuplait de perruches et de tourterelles. Il y avait aussi les lavages de voitures, auxquels je participais dans la mesure de mes moyens, patouillant dans une baignoire en tôle toujours pleine d'une eau grisâtre et savonneuse.

 

Je me souviens aussi des promenades avec ma grand-mère sur l’esplanade au dessus de la gare de chemin de fer,, où manœuvraient, encore à cette époque-là, quelques locomotives à vapeur. C'était là, sur cette vaste esplanade, qu'elle m'avait appris à faire du vélo sans roulettes ; je devenais une pièce maîtresse dans la vie de ma grand-mère : elle s'occupait énormément de moi et, pour elle, il était primordial que j'aie envie de revenir. Déjà s'installait entre ma mère et elle une rivalité dont j'étais le centre. Les rapports entre elles étaient toujours très tendus et quand elles étaient obligées de se voir pour que je passe de l'une à l'autre, les scènes et les disputes étaient très fréquentes : un peu comme un couple divorcé qui se déchire pour la garde des enfants. Quand mes grand-parents venaient me chercher à Vals * (Ai-je déjà parlé de Vals ? ) et qu'ils me ramenaient avec eux à Alès, c'était toujours dans une atmosphère lourde, presque dramatique. Invariablement ma mère pleurait à chaque départ, en regardant la petite 2CV démarrer, et moi, qui ne voulais pas être en reste, j'éclatais aussi en sanglots, éprouvant une terrible sensation d'arrachement. A cours du voyage dans la 2CV bringuebalante, mon moral remontait très vite. Ma grand-mère disait ensuite à ma mère, sur un ton de triomphe :

« — On n'avait pas fait dix kilomètres que c'était déjà fini ! On avait à peine dépassé Aubenas qu'il riait pour un oui ou pour un non ! Tu vois que t'es bien bête de faire une comédie pareille à chaque fois ! Il est bien avec nous ton fils, il se sent bien avec ses grand-parents, t'as pas besoin de te faire autant de bile ! »

Et elle faisait effectivement tout pour que je me sente bien. Elle me comblait de cadeaux et ne savait rien me refuser. Dès que je sus maîtriser l'écriture, elle me fit promettre de lui envoyer des lettres régulièrement en insistant bien sur le fait que chaque fois qu'elle répondrait à une de mes lettres, il y aurait un petit billet dedans. Mes écrits, à l'époque, me rapportaient plus qu'aujourd'hui...

 

Les premiers soirs, à Alès, dès que la nuit tombait, une infinie tristesse m'envahissait, une angoisse sourde cognait dans ma poitrine, me serrait le cœur, en repensant à ma mère qui pleurait sur le bord du trottoir au moment de mon départ... Même si elle m'y renvoyait à chaque période de vacances, je savais bien que ma mère était malheureuse que je sois là... Mon grand-père, pour me distraire, m'apprenait à jouer à des tas de jeux de société ou me projetait de petits films en huit millimètres : il faisait partie des pionniers du cinéma amateur. De temps en temps, il me filmait avec une petite caméra qu'on remontait manuellement comme un jouet mécanique. Je me revois encore considérant d'un air étonné ce petit garçon jaillissant du garage dans une voiture à pédale rouge, en un mouvement un peu saccadé, sur une image scintillante et tressautante qui illuminait l'écran tendu dans la salle à manger. Parfois l'écran s'animait, en noir et blanc, des aventures de Laurel et Hardy, de Popeye ou bien d’images en noir et blanc de chaloupes embarquées sur un mer déchaînée dans la chasse à la baleine...

 

Ma grand-mère, bien entendu, n'était pas en reste pour me distraire et elle me promettait qu'on irait en ville le lendemain acheter un livre. La librairie était dans le centre d'Alès et quand on y allait, elle disait qu'on allait en ville, alors que le boulevard Victor Hugo y était déjà, bien sûr, dans la ville... Ces sorties ayant pour destination la librairie étaient pour moi une véritable fête et je me réjouissais chaque fois d'aller choisir un nouveau livre ; c'était, à ce moment-là, des volumes cartonnés, à la couverture très rigide, de la bibliothèque rose ou verte. Ma série préférée était « Le club des cinq », avec le chien Dagobert. Souvent, quand on revenait, ma grand-mère me disait :

« — Elle te gâte, ta grand-mère, hein ? … Faudra pas le dire à Papy, c'est un secret entre nous, d'accord ? »

Je ne pouvais approuver, un peu gêné. Un jour, alors que l'après-midi était déjà bien avancé, je me mis à lui réclamer un nouveau livre car, sans doute, je venais de terminer le précédent. Elle me répondit qu'on irait le lendemain, promis, mais j’insistai lourdement comme seuls les gamins savent le faire, et, bien entendu, elle finit par céder. Elle n'avait malheureusement plus d'argent dans son porte-monnaie et elle devait le réapprovisionner... A cette époque-là, il n'y avait pas de distributeur d'argent en ville et il fallait puiser dans ses propres réserves qui se devaient, bien sûr, s'être dissimulées le mieux possible. Ma grand-mère avait choisi une boîte en fer, genre boîte à gâteaux secs ou boîte à sucre, qu'elle plaçait tout en haut du meuble de rangement mural de la cuisine. Pour l'atteindre, elle n'avait d'autre solution que de grimper sur un tabouret. Comme il était déjà tard et qu'elle avait peur que la librairie fermât ses portes le temps qu'on arrive, elle ne prit sans doute pas les précautions suffisantes pour assurer convenablement le tabouret et une fois juchée tout en haut de son perchoir, elle perdit l'équilibre et chuta lourdement sur le sol. Un hurlement de douleur suivit de près sa chute et un immense sentiment de culpabilité m'envahit aussitôt. Et qui ne fit que s'amplifier dans les heures qui suivirent, surtout quand j'appris qu'elle s’était cassé le poignet en tombant du tabouret... J'eus bientôt l'impression de porter l'entière responsabilité de cette fracture ; d'ailleurs, lorsqu'elle relatait l’événement ensuite, je ne me sentais pas le moins du monde disculpé, bien au contraire :

« — Il voulait à tout prix qu'on y aille ce soir-là, il a été crampon jusqu'à ce que je finisse par céder, ça pouvait pas attendre au lendemain ! Le problème, c'est que je finis toujours par céder à tous ses caprices ! Je sais bien que j'aurais dû être plus ferme, lui dire qu'il était trop tard, que les magasins allaient fermer et qu'il était hors de question d'y aller tout de suite, mais qu'est-ce que vous voulez ? Moi, pour ce petit, je marcherais sur la tête ! »

 

Quelque part, j'acquis la conviction que chaque fois qu'elle me faisait plaisir, c’était mal... Surtout que la plupart du temps, il ne fallait surtout pas en parler à mon grand-père, et aussi à ma mère qui ne loupait jamais une occasion de dire lorsque j'étais de retour dans l'Ardèche :

« — Ce gosse, il est trop gâté par sa grand-mère ! »

Je me sentais dans la position de celui qui profite d'une situation qu'il serait censé condamner, qui tire des avantages de machinations douteuses et peu avouables, et qui devrait au contraire en avoir honte et auquel s'adresse en priorité le proverbe : Bien mal acquis ne profite jamais...

 

Lorsque les vacances étaient terminées, que je retournais à Vals Les Bains, j'avais sans doute le sentiment qu'il allait me falloir reconquérir l'amour de ma mère, qu'il me faudrait effacer cette image de profiteur pour regagner sa confiance. Elle m'en voulait à coup sûr des multiples faveurs dont j'avais fait l'objet, elle était jalouse des attentions que me portaient ma grand-mère alors qu'elle-même s'était toujours sentie mal aimée. A cette époque-là, je ne pouvais pas le comprendre de cette façon, mais je me sentais tout bonnement pris entre deux feux. Et pourtant, je n'avais rien demandé : ce n'étais pas moi qui voulais aller à Alès pendant les vacances ; je ne choisissais pas, ni le lieu de mes vacances, ni la place que j'avais dans leur cœur, ni celle qu'elles avaient dans le mien...